Les enjeux de l’ISR
La crise financière de 2008 (effondrement du marché des subprimes, faillite de Lehman Brothers) a mis en évidence l’existence de pratiques financières complexes, parfois opaques, pouvant se caractériser par des prises de risques excessifs, des impératifs de rentabilité à court terme et des atteintes à l’environnement. En réaction, de nombreux acteurs se sont mobilisés pour rendre la finance plus responsable et lui redonner du sens.
Aujourd’hui la finance durable mérite-t-elle réellement ce nom (Scialom, 2023) ? Les intermédiaires et les marchés financiers peuvent-ils participer à la lutte contre le réchauffement climatique par la réallocation des flux financiers des secteurs et activités très carbonés vers les secteurs et activités durables et vertueux ? En drainant les investissements privés vers des projets « verts » (batteries électriques, hydrogène, éoliennes…) ? Les décisions prises par les banques sont-elles cohérentes avec l’objectif de l’accord de Paris de maintenir à +1,5° la hausse des températures ?
Une rupture a eu lieu au milieu des années 2010 avec la signature des accords de Paris (2015). La même année, Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre, popularisait le thème de la « tragédie des horizons » et distinguait trois grands types de risques :
- les risques de catastrophe (risques physiques) ;
- les risques juridiques liés au fait que les compagnies d’assurance n’ont pas une surface financière suffisante pour assurer les conséquences négatives du réchauffement climatique ;
- les risque de transition qui font apparaitre des « actifs échoués » (stranded assets), ceci renvoie à une dévalorisation de certains actifs (du fait d’une fausse valorisation).
2015, c’est aussi l’année de l’adoption des 17 Objectifs de Développement durable (ODD) qui structurent les priorités mondiales en matière de durabilité. Ces différentes évolutions ont fait de l’ISR une nouvelle normalité (McKinsey, 2017).
Par ailleurs et à partir de 2016, on a assisté à la création de deux entités : la TCFD (Task Force of Climate-related Financial Disclosures) et le NGSF (Network for Greening the Financial System) qui se sont donnés comme objectif de mesurer les différents types de risque. La TCFD s’efforce de divulguer le risque climatique. Le NGSF est le réseau des Banques centrales et des superviseurs pour le verdissement de la finance. Il s’agit d’un pool de régulateurs publics s’efforçant d’instaurer une coopération entre les acteurs financiers pour mesurer le risque climatique et d’aligner les portefeuilles financiers sur la trajectoire d’un réchauffement de la planète de 2° maximum d’ici à 2100. Les Banques centrales seront des acteurs de premier plan d’un système financier durable et d’une gestion d’une économie bas carbone.
Fin 2020, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres a lancé « l’état d’urgence climatique », appelant l’ensemble des gouvernements à se mobiliser considérant que le changement climatique était devenu un problème mondial dont le traitement ne pouvait être différé. De fait, les risques associés au réchauffement climatique sont devenus une réalité qui peut affecter directement ou indirectement toutes les entreprises : risque de montée des eaux dans des villes côtières, dégradation du bien-être des populations en Afrique, hausse des arrêts maladie déposés par les salariés, baisse des précipitations et pénurie d’eau potable, pollution atmosphérique à l’ozone et aux particules fines, incendies, dévalorisation d’actifs matériels…
Dans ce contexte les entreprises tentent de verdir leur image et elles ont la possibilité de développer des solutions viables pour tendre vers la neutralité carbone et améliorer les indicateurs de performance extra-financière. Tout ceci n’est pas qu’une affaire de bonnes pratiques, mais c’est aussi une question de financement. Les banques sont donc en première ligne. En 2021, sous l’égide de l’ONU, un certain nombre de grandes banques européennes (BNP Paribas, Banque postale…) et américaines (Morgan Stanley, Bank of America…) rassemblées dans la « Net Zero Banking Alliance » se sont engagées à abaisser considérablement l’exposition de leur portefeuille sous gestion afin d’atteindre en 2025 la neutralité carbone (alignement sur les accords de Paris). L’objectif est double : cesser de financer les activités dont l’impact n’est pas compatible avec la maîtrise du réchauffement climatique ; financer la transformation de pans entiers de l’industrie et notamment des firmes fortement émettrices de gaz à effet de serre (basculement vers la finance verte).
Après avoir tenté de définir un label ISR (Investissement socialement responsable), une partie des investisseurs est à la recherche d’un consensus sur l’investissement à un impact. Alors que l’ISR cherche à éviter de nuire à la planète, l’impact a pour but d’améliorer la situation. Les difficultés sont nombreuses :
- standardiser la mesure de l’impact (construire une échelle de mesure de contribution à la transformation durable);
- éviter une simple opération de communication ou de marketing (« l’impact washing ») ;
- respecter des contraintes de rendement et de liquidité ;
- démontrer que l’investissement génère de l’additionnalité (si l’actif n’avait pas été financé par cet investisseur, quelle serait la différence ?).
Les normes environnementales sont l’objet d’un conflit ouvert entre l’Europe et les USA, dont l’issue décidera de ce que deviendra la finance durable : un simple paravent au sein de la finance classique, ou une finance vraiment capable de servir de la transition climatique.
Les différentes approches de l’ISR
| Best in class | Constitution de portefeuilles privilégiant les meilleurs élèves, les entreprises les mieux notées vis-à-vis des critères ESG dans leurs domaines, y compris ceux classés comme étant à risque (armement, énergie…). |
| Best in universe | Sélection des firmes les mieux notées sans prendre en compte le secteur d’activité (d’où une surreprésentation des entreprises positionnées sur les secteurs vertueux). |
| Fonds thématiques | Sélection de firmes qui produisent dans les secteurs liées à l’impact responsable ou au développement durable (santé, énergies renouvelables, alimentation bio…). |
| Fonds d’exclusion | Exclusion dans les portefeuilles des secteurs les plus décriés sur le plan social ou environnemental (production d’insecticides, pétrole, tabac, armement…). |
Les études statistiques montrent que le fait d’avoir une conduite « éco-vertueuse » n’est pas de nature à pénaliser le cours boursier des entreprises (Flammer, 2013). Cependant la pression externe pour se comporter de manière responsable envers l’environnement qui a augmenté de façon spectaculaire au cours des dernières décennies exacerbe la punition pour les comportements éco-nuisibles et réduit la récompense pour les initiatives écologiques. au fil du temps, la réaction négative des marchés
boursiers à un comportement éco-dangereux a augmenté, tandis que la réaction positive aux initiatives écologiques a diminué. On note également que la RSE environnementale est une ressource dont les rendements marginaux diminuent et qui présente des caractéristiques semblables à celles de l’assurance (Flammer, 2013).
Lectures
- Carney Mark, « Breaking the tragedy of horizon, climate change and financial stability », discours à la Lloyd’s of London, Banque d’Angleterre, 2015.
- Flammer Caroline, « Corporate social responsibility and shareholder reaction: the environmental awareness of investors », Academy of Management Journal, vol. 5- (3), pp. 758-781, 2013.
- McKinsey, « From ‘Why’ to ‘Why not’: sustainable investing as the new normal », 2017.
- Scialom Laurence, « La finance peut-elle être vraiment durable ? », Le Monde, 27/10/2023.