La montée des risques et le greenwashing
La publication du livre de l’économiste Michel Aglietta, intitulé Le Futur de la monnaie, est passée relativement inaperçue alors que cette publication pose les bonnes questions et nous alerte sur la manière dont le système financier va être impacté par la dégradation de l’environnement et par le changement climatique. Les bouleversements vont être gigantesques et tout ce que l’on prend aujourd’hui pour de l’argent est peut-être de la fausse monnaie. A titre d’exemple, les investissements effectués dans les énergies fossiles ont perdu une grande partie de leur valeur et ils pourraient rejoindre les arbalètes, la marine à voile et les machicoulis au musée des antiquités…
L’impact du réchauffement climatique est faible à court terme, en revanche il sera considérable dans les années et décennies à venir (notamment au-delà de 2030), pour des montants impossibles à chiffrer précisément. L’enjeu est de développer une vision du risque qui dépasse la recherche de la rentabilité à court terme pour tenir compte de ces conséquences environnementales de long terme.
Michel Aglietta (2021) montre que les modèles traditionnels des économistes apparaissent inadaptés pour mesurer correctement l’ampleur des changements à venir. Ainsi le modèle DICE (Dynamic Integrated Climate and Economy) du prix Nobel William Nordhaus (1994) conduit, à partir d’une hypothèse statique sur les dommages climatiques, à une perte de 2% de PIB mondial en 2100 pour une hausse possible de la température de 3 degrés… Nordhaus combine son modèle avec une analyse coût/avantage qui débouche sur la recherche du meilleur prix possible pour le carbone, ce qui conduit en fin de raisonnement au calcul d’un réchauffement optimal de 3,5 degrés !
Le changement climatique fait courir un risque systémique pour tous les établissements financiers. Est-on capable de le mesurer ? Comment les entreprises pourront-elles à leur échelle l’appréhender et le divulguer de façon à rassurer les investisseurs et à réorienter leur production ? Comment inciter les différents acteurs à coopérer dans un cadre commun ?
Il convient d’insister sur le rôle des investisseurs responsables dans l’alignement des portefeuilles financiers sur les objectifs climatiques. L’enjeu est de pousser tous les investisseurs à devenir « responsables » et à inclure les critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) dans leur choix de portefeuille ce qui est difficile. Comme le dit Michel Aglietta :
« La recherche de stratégies visant à soutenir les rendements des actifs en incorporant les enjeux de soutenabilité pose un problème majeur aux investisseurs financiers, car ces stratégies mettent radicalement en question l’hypothèse d’efficience qui guide l’allocation d’actifs selon la doctrine que l’on peut appeler ‘fondamentalisme du marché’. Cette doctrine conduit à des pratiques de gestion passive : benchmarking selon les indices de marché, recherche du profit à court terme par arbitrage, mesure du rendement ajusté du risque où le risque se limité à la volatilité du marché. »
L’enjeu est de se détourner des entreprises dont tout ou partie du chiffre d’affaires dépend des hydrocarbures non conventionnels (gaz de schiste, exploration en zone Arctique ou en eaux profondes), exclure les sociétés les moins bien notées selon les critères ESG.
L’incapacité des gouvernements à agir de manière efficace contre le réchauffement climatique est une donnée que l’on ne peut pas éludée. Les risques encourus sont tellement importants que c’est la richesse globale de la planète qui menace de s’effondrer et avec elle l’économie sur laquelle sont assises toutes les entreprises. La mise en place de principes d’utilisation des ressources compatibles avec l’objectif +2° et avec les limites planétaires doit devenir une priorité pour l’ensemble des dirigeants, des gouvernants, des salariés et des autres parties prenantes (consommateurs, associations…).
A l’ère de l’anthropocène et faute de pouvoir vraiment infléchir, à leur échelle, la trajectoire climatique mondiale qui dépend surtout de décisions gouvernementales, les entreprises devront s’adapter à un climat plus hostile (adaptation over mitigation). Elles devront néanmoins mener des politiques compatibles avec les accords de Paris (réduction des gaz à effet de serre). Elles devront aussi montrer qu’elles sont des acteurs du changement pour ne pas se faire taxer « d’inaction climatique ». Le monde des affaires est en train de changer. En France, la loi Pacte (2019) sur la transformation des entreprises a posé un cadre permettant aux firmes d’afficher une raison d’être autre que la recherche du profit. La loi Climat (2021) est à l’origine de nouvelles avancées, notamment en instaurant un « délit d’écocide », en renforçant la vigilance sur la publicité ou en interdisant la mise en location des logements qualifiés de « passoires thermiques ».
Comme a pu le dire en 2020, Claus Schwab (fondateur du forum de Davos) :
« Il a été démontré que les sociétés qui ont investi avec une vision de long terme se portent mieux. Les entreprises sont désormais conscientes que c’est dans leur intérêt financier d’être soucieuses de l’ensemble des parties prenantes. Elles fidélisent mieux leurs clients, attirent les meilleurs employés et même avec l’émergence des ‘fonds à impact’ ou des ‘fonds verts’ améliorent leur accès au capital. »
Enfin, notons que la tentation du ‘greenwashing’ (éco-blanchiment) reste forte (Scialom, 2023 ; Santos & al., 2023). C’est le cas par exemple des projets de « charbon propre » telle que la co-combustion à l’ammoniac. Un certain nombre de pratiques mises en avant par le secteur de la finance pour
apparaître comme les bons élèves de la classe en termes de protection de l’environnement sont en fait des leurres écologiques. De nombreuses banques ont été prises dans des controverses environnementales (voir les études menées par l’ONG Reclaim Finance) et leurs promesses jugées peu crédibles. Les fonds d’investissement labellisés « durables » ou « ESG » ne sont pas forcément plus vertueux que les autres. Comme le soulignent Mirco Rubin et Ioana Popescu (2023) : « La plupart des fonds ISR se contentent de suivre les indices du marché ou de sélectionner les meilleures entreprises de leur catégorie dans tous les secteurs, même si cela inclut les entreprises utilisant des combustibles fossiles, et d’orienter les portefeuilles vers des secteurs déjà décarbonés, tels que la technologie ou la santé, tout en conservant des entreprises polluantes. »
D’une manière générale, la position des banques dans le domaine du financement des énergies fossiles (pétrole et gaz) n’est pas très claire. En l’absence de réglementation strictes, les banques risquent de s’engager dans des actions sociales et environnementales essentiellement symboliques plutôt que substantielles; en d’autres termes, elles pratiqueront le ‘greenwashing’.
La vigilance s’impose alors que les banques ont un rôle central à jouer dans la transition environnementale.
Lectures
- Aglietta Michel, Le Futur de la monnaie, éd. Odile Jacob, 2021.
- Nordhaus William, Managing the Global Commons: The Economics of Climate Change, MIT Press, 1994.
- Rubin Mirco, Popescu Ioana-Stefania, Gibon Thomas, « Les fonds d’investissement dits “responsables” ne sont pas forcément plus vertueux que les autres », The Conversation, octobre 2023.
- Schwab Claus, The Great Reset, Forum Publishing, 2020.
- Santos Celia, Coelho Arnaldo, Marques Alzira, « A systematic literature review on greenwashing and its relationship to stakeholders », Management Review Quarterly, vol. 74(7), 2023.
- Scialom Laurence, « La finance peut-elle être vraiment durable ? », Le Monde, 27/10/2023.