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La microfinance, instrument original de développement durable 

La microfinance est une innovation lancée au Bangladesh dans les années 1980 dans le cadre d’une économie sous-développée et très pauvre (Yunus, 1995; Rahman, 1999 ; Salim, 2013). Muhammad Yunus (le « banquier des pauvres ») a créé la Grameen Bank pour prêter de petites sommes aux plus pauvres des pauvres, ceux qui étaient évincés par les banques ordinaires (un moyen de lutter contre l’exclusion bancaire dans le cadre d’une finance inclusive). Cet argent devait leur permettre de créer de petites entreprises villageoises et de les sortir de leurs difficultés financières. L’objectif était de faciliter la diffusion d’institutions financières sans but lucratif (les MFIs : not-for-profit Microfinance Institutions). 

De nombreux espoirs ont été placés dans la microfinance : 

  • réduire la pauvreté ; 
  • améliorer le statut des femmes ; 
  • autonomiser les clients pauvres ; 
  • améliorer la santé, la nutrition et l’éducation des pauvres. 

Ces dernières décennies, les systèmes financiers ont connu des réformes et des changements à l’échelle mondiale. Une révolution a eu lieu dans la finance pour les personnes à faible revenu afin d’atténuer le niveau de pauvreté et de créer de nouvelles sources de revenus. La microfinance a été considérée comme l’un des outils les plus efficaces, venant combler le vide laissé par les banques et les grands intermédiaires financiers conventionnels. Le terme microfinance désigne généralement des prêts très modestes à des clients à faible revenu pour financer la création d’un emploi d’indépendant, souvent avec la collecte simultanée de petites sommes d’épargne (Karlan & Goldberg, 2011). Le principal objectif de la microfinance est de servir les populations à plus haut risque et celles qui sont considérées comme « inaptes à être financées ». La particularité de la pratique du microcrédit réside dans sa capacité à combiner l’intermédiation financière et sociale, connue sous le nom de « double résultat ». 

Dans la présentation traditionnelle du microcrédit, les pauvres sortent de la pauvreté en empruntant, créant leur micro-entreprise et augmentant ainsi leurs revenus. Un autre paradigme attache plus d’importance aux efforts des pauvres pour réduire leurs nombreuses vulnérabilités en augmentant la part de leurs revenus qu’ils épargnent pour se constituer un patrimoine à partir d’instruments financiers mis à leur disposition (épargne de précaution pour gérer les risques de la vie courante). Ils peuvent trouver aussi utile d’épargner ou d’emprunter pour leur santé ou leur consommation plutôt que pour créer une micro-entreprise (Wright, 2000 ; Rutherford, 2009). Ce point de vue remet en cause le préjugé selon lequel les pauvres sont trop pauvres pour épargner. 

Le rôle des acteurs est essentiel car les « marchés » du microcrédit ne résultent pas seulement de l’offre face à la demande, mais sont plutôt des constructions sociales, historiques et politiques (Morvant-Roux et al., 2014). Ceci explique pourquoi il est difficile de dupliquer les expériences réalisées avec succès dans tel ou tel village ou telle ou telle région. 

Une des vertus de la microfinance est d’avoir atténué les préjugés relatifs aux pauvres, préjugés qui les enfermaient dans un rôle d’assistés. 

La microfinance n’a pas que des vertus. Les recherches d’Aminur Rahman au Bangladesh sur le programme de microcrédit de la Grameen Bank montrent que les employés de banque sont censés augmenter les versements de prêts entre leurs membres et faire pression pour obtenir des taux de recouvrement élevés afin de réaliser des flux financiers nécessaires pour garantir la viabilité économique de l’institution. Pour assurer le remboursement en temps opportun dans les centres de prêt, les travailleurs des banques et les emprunteurs font subir une pression intense aux femmes clientes (apparition de nouvelles formes de domination sur les femmes). Dans de nombreux pays, la mise en place d’une réglementation étatique a imposé un processus de distribution de prêts plus classique et, par conséquent, poussé les institutions de microfinance vers une logique commerciale, ce qui a diminué l’importance de la composante sociale (Khachatryan & Avetisyan, 2017). 

Les programmes de microcrédit ont le potentiel d’assurer un développement équitable et durable, mais de nombreuses questions restent en suspens : faiblesse des prêts accordés, qualité de la gestion des institutions… Les nombreuses études sur le sujet montrent globalement que la microfinance n’a pas eu pour effet de réduire de manière importante la pauvreté. Par ailleurs, les expériences menées au Bangladesh sont révélées difficilement réplicables dans d’autres pays. Néanmoins, la microfinance reste un instrument de développement adapté non pas aux situations d’extrême dénuement, mais aux pauvres qui sont proches du seuil de pauvreté et capables d’initiatives économiques. 

Lectures 

Hatarska Valentina & Cull Robert, Handbook of Microfinance, Financial Inclusion and Development, Elgar Handbooks, 2023. 

Khachatryan Knar & Avetisyan Emma, « Microfinance development in Armenia: sectoral characteristics and problems », Strategic Change, vol. 26, pp. 575-584, 2017. 

Karlan Dean & Goldberg Nathanael, « Microfinance Evaluation Strategies: Notes on Methodology and Findings », in Handbook of Microfinance, Armendariz & Labie, éd. World Scientific, pp. 17-58, 2011. 

Morvant-Roux Solène, Guérin Isabelle, Roesch Marc & Moisseron Jean-Yves, « Adding Value to Randomization with Qualitative Analysis: The Case of Microcredit in Rural Morocco », World Development, vol. 56, pp. 302-312, 2014. 

Rahman Aminur, « Micro-credit initiatives for equitable and sustainable development: Who pays ? », World Development , vol. 27(1), pp. 67-82, 1999. 

Rutherford Stuart, The Poor and Their Money: Microfinance from a Twenty-first Century Consumer’s Perspective, Practical Action Publishing, 2009. 

Salim Mir, « Revealed objective functions of Microfinance Institutions: Evidence from Bangladesh », Journal of Development Economics, vol. 104, pp. 34-55, 2013. 

Wright Graham, Microfinance Systems: Designing Quality Financial Services for the Poor, Zed Books, 2000. 

Yunus Muhammad, New Development Options Towards the 21st Century, Grameen Bank, Dhaka, 1995.